DE LA RESPIRATION ET DE SES VERTUS

« RESPIRER » : DE L’HABITUDE A LA PLENITUDE

S’agissant de respirer, le commun des mortels se pose rarement des questions : 
il respire ! Sans guère s’en préoccuper … Jusqu’à son dernier souffle !

Parfois il s’étouffe ; étouffe ; s’étrangle ; peut-être est-il aussi oppressé ; sous pression ; en dépression ; l’angoisse se met en boule, l’air vient à manquer. Plus subtilement, il hume ; prend le vent ; évoque alors un « ressenti », images et symboles s’exhalent à tous les degrés.

Mécaniquement, chacun a sa capacité respiratoire, son rythme propre ; sa respiration tient à ses efforts ou aux humeurs du moment ; ainsi souffle où s’épuise la vie. Les impressions premières se muent en « états d’âme » au point d’en devenir submergeantes. Alors la respiration est dans tous ses états : ceux d’une psyché en souffrance ou d’euphories délirantes ; bref, d’énergies en errance.

Survient tel (r)appel intérieur ou telle sollicitation extérieure qui amène à une prise de conscience des vertus attachées à une saine respiration. En effet, qui n’a pas remarqué au hasard d’empiriques pratiques, les relations existant entre les ressentis physiques et psychiques par rapport au phénomène respiratoire. Plus encore, dès lors que l’on aura tenté avec plus ou moins de bonheur d’en maîtriser automatisme et anarchie. A cet égard, l’esprit occidental demeure attaché à ses points de vue rationnels et autres visions mécanistes des affects.

L’oriental, quant à lui, n’ignore point la subjectivité des perceptions ; en tout état de cause, il les prend en considération dans sa vision interrelationnelle du corps et de l’esprit. Aussi ne s’agit-il plus d’en rester à la commande cérébrale d’un soufflet, mais, plus fondamentalement, d’observer les pulsations d’une globalité de l’être coulée dans les flux et reflux d’une respiration consciente et sereine.


PHILOSOPHIE DE LA « CHOSE EN SOI ».

Les Arts martiaux, ou gestuelles de santé dits « externes » ou « internes », de par leurs implications « énergétiques », bio mécaniques ou organiques, axent l’essentiel de leurs pratiques autour et dans le phénomène respiratoire. Ils en font le flux énergétique vital de l’alchimie intérieure.

La philosophie taoïste considère la respiration avec un certain naturalisme épicurien. Symboliquement, elle est à l’image du T’ai Ji Tu (signe du Tao), de la même manière, sa globalité se distribue en deux phases associées : « l’inspir » et « l’expir ». De l’une à l’autre une suspension qui n’est ni l’une, ni l’autre, avec pourtant ce petit rien de l’un qui va entraîner l’autre tout au long des cycles qui s’écoulent.

Qu’en est-il des modes respiratoires, sachant que « le tigre ne respire pas comme la grue, cependant que tous deux procèdent par les mêmes Qi … «  ? Ce « Qi », énergie vitale intrinsèque à l’univers, animant toutes choses.

En Occident, la respiration s’oublie mentalement dans les préoccupations d’une vie par trop en mal d’être.

En Extrême-Orient, si l’être a ses problèmes, la respiration est un art de vivre en soi. D’abord le phénomène est considéré, au propre comme au figuré, comme central. Son point rayonnant est situé dans l’abdomen, centre de gravité du corps humain.

La respiration, ainsi perçue, est dite abdominale basse, ou bien encore « embryonnaire » par référence au nouveau-né. Dès avant la naissance, il est réputé respirer « naturellement » idéalement, sans doute parce que sans obstacles égotiques ! Son « Dan Tian », ou champ de cinabre, libère une énergie optimale, infatigable, à laquelle s’y attache, d’ailleurs, l’idée de « juvenescence », sinon physique tout au moins philosophale.

Plus tard, en Orient comme ailleurs, la vie « prend au ventre » et repousse la respiration vers le haut de la poitrine, là ou les épaules supportent le poids des vicissitudes de l’existence. Pourtant, pour peu que l’on parvienne à « lâcher prise » ; à déposer les pesanteurs du quotidien, les crispations se détendent, le souffle primal revient.

 

SANTÉ – EFFICACITÉ

Il ne fait aucun doute que la respiration est affaire de santé et, réciproquement, interviennent corrélativement des notions d’efficacité et d’énergie.

L’abdomen est le creuset de la nutrition. Cette partie du corps non protégée par la cage thoracique est vulnérable, les perturbations organiques se répercutent physiologiquement de façon quelquefois inattendues. Les incidences psychosomatiques ne sont pas les moindres affects qui trouvent des solutions dans une pratique respiratoire appropriée.

Libérer la respiration c’est dénouer ce qui bride nombre de nos fonctions vitales. Des blocages ne dit-on pas qu’ils « nouent le ventre » ? Une faible amplitude respiratoire nous fait vivre au ralenti, comme en hibernation.

La respiration « normale » se manifeste au niveau abdominal, dit: « Dan Tian », à environ trois doigts sous le nombril, qu’elle enfle le ventre ou le tienne rentré (respiration abdominale « inversée »). Cette localisation est fondamentale.

AU FOND DE LA FORME

Quelles que soient les particularités physiques, psychologiques et mentales de tout un chacun, il y a des constantes dans ce qui fonde les pratiques respiratoires.

S’agissant des pratiques de « Wushu » (arts martiaux), ou des « Qi Gong », et autres gestuelles de santé, les lignes directrices des dites pratiques, se déclinent en maints cas de figures situationnelles.

Sur le plan de la typologie sommaire, on peut dire que le cycle respiratoire comporte deux phases actives   entre lesquelles peuvent être intercalées des phases de suspension passives variables. L’inspiration est perçue en soi comme « Yin » et l’expiration plutôt « Yang ». Toutefois, l’origine et la détermination énergétique de l’une ou de l’autre, de leur cycle peut prendre néanmoins un caractère marqué plutôt « Yin » ou plutôt « Yang ».

La maîtrise de soi en toute sérénité passe naturellement par le contrôle de la respiration et sa régulation objective.

Concernant les cycles et leur continuité, la régulation s’opère entre autres par comptage de temporisation des phases d’inspiration et d’expiration, sans oublier l’interface des suspensions.

A cet égard, un point de la plus haute importance : il ne faut jamais bloquer la respiration, le point de basculement d’une phase à une autre est en équilibre, mais jamais figé. Une mauvaise maîtrise des formes cycliques ; du contrôle et de  la visualisation des flux, induit les phénomènes d’apnée ou de dyspnée qui perturbent l’action ou la non-action. Les flux respiratoires peuvent être : en filets minces, profonds, calmes, continus, étalés, lents, silencieux, doux, en pression, etc. …

On désigne symboliquement les trois principales localisations de la respiration :

Le fond du creuset (ou 1er chaudron) : « champ de cinabre » ou « Dan Tian », (dite: respiration abdominale basse)

Le creuset (du « Dan Tian » au plexus solaire – centre « Zong Wan ») : niveau moyen ou 2ème chaudron (en fait il s’agit de la respiration optimale)

Au-dessus du creuset (la poitrine – centre « Shian Zong ») : 3ème chaudron (la plus problématique physiquement et psychiquement en « Kūng Dao »).

 

RESPIRATION ET GESTUELLE(S)

Lors du développement d’une gestuelle, qu’elle ait un caractère martial ou thérapeutique, les cycles respiratoires, de même que leurs phases, se distribuent et se modulent en fonction du caractère des éléments et sous-ensembles qui constituent la pratique.

Ainsi, par exemple, les « inspirs » préparatoires, à effet d’impulsion vive, de projection continue, ou bien encore d’appui et enfin d’enchaînement, varieront en intensité et en durée. Les « expirs » en découlent, par complémentarité, de « Yin » à « Yang » et comme aurait dit Laozi:  » le ceci est le ceci de cela et le cela est le ceci de cela. »

Des exercices spécifiques (notamment en « Qi Gong ») entraînent à la perception typologique « Yin-Yang ». Pour autant, les développements respiratoires devront concomitamment et opportunément associer tous les aspects possibles synergiques, pour tendre vers les équilibres optimum.

Chaque pratiquant adapte ses propres singularités morphologiques et respiratoires aux séquences gestuelles. Autant les moindres blocages, ou raideurs, sont symptomatiques de mauvaise mise en œuvre des énergies, que la fluidité témoigne d’un bien-être certain.

En tout état de cause, lorsque l’un progresse dans la « Voie », le ressenti « respire » avec aisance, la vision se fait « claire », la vibration est harmonieuse car la respiration est mère de grandes vertus.